le der des ders

der-des-ders.jpglettre 1
Mercredi 11 juillet 2007
 
Ma bien chère petite,
 
Je trouve enfin le courage de t’écrire. Plus exactement, je reprends courage à l’idée de t’écrire. Depuis quelques jours mon moral est au plus bas. Me voilà désormais bien loin du foyer. Loin de sa chaleur, de son intimité, de tous ces objets chargés du souvenir de ta présence. Je suis bien démuni. Je n’ai pu emporter avec moi que cette montre à gousset que tu m’avais offerte lors de notre première séparation, le jour du grand départ. Elle ne me quitte jamais, même s’il y a belle lurette qu’elle ne fonctionne plus. Elle était contre mon cœur lors des terribles épreuves que j’ai traversées. Elle m’a protégé lors des assauts désespérés de nos troupes, comme sous les pilonnages infernaux de l’ennemi. Aujourd’hui, alors que mes forces m’ont abandonné, que je suis livré à mon sort, impuissant, sur un lit d’hôpital, je contemple ce portrait de toi que renferme cette montre. Aujourd’hui comme hier je me raccroche à cet objet qui après m’avoir prémuni des périls encourus, me préserve intact ton souvenir.
Si j’éprouve un certain soulagement à t’écrire, j’imagine que ma lecture attise tes inquiétudes. Mais rassure-toi, je ne suis pas encore arrivé à ma dernière heure. Il passe de fréquentes inspections et ce matin encore un médecin m’a enjoint à ne pas quitter le lit, m'a recommandé repos et patience et promis un prompt rétablissement.
J’ignore pourquoi on me garde ici. Je n’ai plus la force de livrer un nouveau combat. Mais on s’acharne à me remettre sur pied. Ceux qui s’occupent de moi m’encouragent, au nom de la patrie, à poursuivre la lutte jusqu’au bout. Il semble encore une fois que des intérêts supérieurs priment sur ma propre volonté.
Je suis las. Je voudrais que tout cela soit terminé. Mon heure est passée. Je voudrais qu’on me laisse en paix. Je n’ai pas choisi d’être ici. Cela je l’avoue sans honte. On est venu me chercher chez-moi. Je n’ai pas eu mon mot à dire, on ne m’a pas écouté. Me voilà désormais dans ce lit, entouré de médecins et d’infirmières qui se sont juré de me rétablir.
Je n’ai plus qu’un seul désir : te rejoindre. M’échapper de ce lieu, fuir cette agitation, trouver enfin le repos. A nul autre qu’à toi je ne peux confier mes tourments. Personne ici ne saurait les entendre. On mettrait cela sur le compte d’une dépression consécutive à mon état de fatigue. On m’accuserait de vouloir abandonner ceux qui autour de moi restent mobilisés jour et nuit. On me traiterait de défaitiste.
Ceci je ne pourrais le tolérer. Nous sommes bien loin du front et personne ici n’a idée de ce qu’a été mon expérience du feu. S’ils en avaient la moindre idée, sans doute m’accorderaient-ils plus d’égard. Non point que l’on me traita mal, mais s’ils savaient, peut-être modéreraient-ils leur ardeur à vouloir me rétablir coûte que coûte.
A quoi bon leur faire le récit de l’enfer des tranchées ? Sur le front j’étais un soldat comme les autres. Nos supérieurs nous commandaient comme un seul homme, ignorants de notre histoire singulière. Ici, je ne suis pas un patient différent de ceux qui m’entourent, malgré ce que l’on veut bien me laisser croire. Mon histoire n’intéresse pas davantage les médecins. Leur mission prime tout. Eux-mêmes semblent obéir à une autorité supérieure. On a décidé de me garder ici pour une raison qui me dépasse et que j’ignore. Peut-être que dans les jours qui viennent j’en saurai davantage. Quoi qu’il en soit, je te tiendrai au courant. Ne te fais pas trop de soucis pour moi.
 
Je t’embrasse,
 
Je reste ton fidèle petit soldat. 

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